LE BULLETIN DE LA VIE ARTISTIQUE 1925
Extraits:
Les "biens oisifs."
"Pour grossir le magot de ses tableux, M. Louis Lacaze déjeûnait
d'un saucisson à l'ail et d'une tasse de café noir, dinait à
quarante sous et couchait dans un lit d'étudiant." Ce grand
amateur d'art, qui ne s'astreignait à vivre ainsi qu'avec l'arrière-pensée
de léguer au Musée du Louvre une collection auprès de laquelle
pâliraient toutes les autres, mourut le 22 septembre 1869. Il
était presque pauvre, mais, sur ses murs, dans toutes les pièces
de son appartemen et au chevet même du lit où il s'était étendu
pour mourir, d'admirables chefs-d'oeuvres rayonnaient, glorifiant
l'Ecole française. Ils valaient des millions et des millions.
"Je ne veux pas savoir ce qu'ils valent en louis d'or, protestait
toujours l'excellent homme. Leur valeur d'art me suffit."
Qu'eût-il dit, qu'eût il fait, si le fisc impérial s'était avisé d'imposer
les opulentes "biens oisifs" que répresenait cette collection sans égal au
monde? Imagine-t-on M. Lacaze obligé de réduire sa portion de saucisson
à l'ail et de renoncer à son repas de quarante sous afin de pouvoir continuer
d'entasser chez lui, pour les garder à la France, les Watteau, les Boucher,
les Fragonard, les Chardin qui emplissaient son appartement?
Mais que sont, au juste, ces "biens oisifs" que vise le projet du budget
prochain? Au ministère des finances, on nous dit:
"Sous le vocable de "biens oisifs", on comprend toutes les valeurs
immobilières improductives, sans rendement d'intérêt. Parmi
elles, figurent en particulier les collections d'objets d'art,
les tableaux et les sculptures, les bibliothèques aux ouvrages
rares ou luxueusement reliés, les colliers de perles, les pierres
précieuses, etc.... On considère en effet que l'acquisition
de ses biens ne révèle nullement la préoccupation de l'amateur
collectioneur, mais le seul désir de soustraire une part de
sa fortune à la dévaluation monétaire et à l'emprise fiscale.
Il est donc apparu que des capitalistes, renonçant au revenu
d'une partie de leurs fonds, consacraient ceux-ci à des achats
d'objets rares et précieux, dont l'accroissement rapide de valeur,
avec le temps, leur fournissait une compensation à laquelle
s'ajoutait l'exonération de tout impôt.(...)"
Dans
un pays comme celui-ci, où l'art tient une si grande
place, il ne serait pas admissible qu'on pût assimiler une
oeuvre d'art à un objet dont la valeur est indépendante de toute
qualité artistique, la gestation de l'artiste à celle de l'huitre
perlière. N'insistons pas sur une telle absurdité.
T. Le Bulletin de la vie artistique 1925